L’Isère, terre d’accueil et d’hospitalité

Entre ses routes escarpées, ses vallons secrets et ses villages du bout du monde, l’Isère cultive depuis des siècles une tradition d’hospitalité, attirant de nombreux événements sportifs et festivals internationaux. Loin des spots du tourisme standardisé, l’accueil devient un art de vivre et une authentique rencontre entre l’hôte (l’accueillant) et son hôte (l’accueilli)… 

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Le GR965 Sur les Pas des Huguenots (itinéraire de grande randonnée qui retrace l’exil des protestants pendant les guerres de Religion) traverse le Trièves, où ce patrimoine est très présent. © Frédérick Pattou

Au carrefour de l’Italie et de la vallée du Rhône, au cœur des Alpes, l’Isère a toujours vu défiler les pèlerins, commerçants et voyageurs venus de toute l’Europe. Conscients des difficultés de la route, à l’heure où il fallait braver à pied les cols escarpés et de rudes conditions météorologiques, les habitants, relais de poste ou monastères n’hésitaient pas à offrir un lit, un repas chaud, voire des soins aux hôtes de passage en échange de quelques pièces ou de simples nouvelles du monde. Dans les hautes vallées de l’Oisans, les colporteurs trouvaient ainsi toujours portes ouvertes car bien plus des marchandises qu’ils proposaient dans leurs sacoches, ils contribuaient à l’animation des villages isolés mieux qu’une série télé ! 

L’Isère a aussi bien souvent servi de refuge : les protestants pendant les guerres de Religion au XVIIe siècle, les Russes dans la vallée de la Romanche dans les années 1920, les Juifs et les résistants pendant la Seconde Guerre mondiale, les Arméniens rescapés du génocide, à Vienne… Entre 1977 et 1989, quelque 2 700 boat people, Laotiens, Vietnamiens ou Cambodgiens fuyant les dictatures communistes, trouvèrent ainsi l’asile dans un ancien pensionnat à Cognin-les-Gorges, au pied du Vercors. Et à leur suite, des Afghans, des Kurdes, des Zaïrois, des Angolais… 

De l’hospitalité à… l’hostilité

Évidemment, l’hospitalité a ses règles, ses rituels et ses limites… notamment temporelles : il y a un temps pour accueillir et l’autre pour dire adieu ! Certains hôtes célèbres, passé l’élan de générosité spontané, peuvent même devenir vite encombrants. Interdit de séjour en France pour ses écrits subversifs, en quête de tranquillité et d’anonymat, Jean-Jacques Rousseau se montra ainsi bien peu reconnaissant envers l’avocat Gaspard Bovier, qui l’accueillit avec tambour et trompettes dans son appartement grenoblois durant l’été 1768. En plus de se plaindre de son logement, le philosophe l’accusera (avec humour) dans ses Rêveries d’avoir voulu l’empoisonner avec des baies sauvages, par sottise…

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La rue Jean-Jacques Rousseau à Grenoble, où le philosophe fit un séjour assez mouvementé. © Vincent de Taillandier

Laurent Beau, l’instituteur de Domène qui accepta avec son épouse de louer une partie de sa maison à Léon et Natalia Trotsky, en juillet 1934, fut quant à lui soulagé de les voir repartir en Norvège, après une année de cohabitation : les autorités françaises ayant accepté de l’accueillir, le révolutionnaire russe, traqué par Staline, vécut ici en liberté surveillée sous une fausse identité. Dans son Journal d’exil, Léon Trotsky évoque leurs escapades secrètes dans le massif de Belledonne, accessible depuis l’arrière de la maison, hors du regard de la Sûreté… Avec le temps, les relations toutefois avaient fini par se tendre avec ses hôtes.

La maison où fut accueilli le révolutionnaire Léon Trotsky, à Domène © Frédérick Pattou

Un ange à la porte

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Barbara n’a jamais oublié la petite ville de Saint-Marcellin où elle se réfugia avec ses parents, pendant la guerre.

 

L’hospitalité comporte de fait toujours une part de risque. En période de guerre, sous l’Occupation, il fallait du courage pour cacher sous son toit des résistants ou des Juifs. Barbara (Monique Serf sur son état civil) n’oublia jamais la petite ville de Saint-Marcellin où elle et sa famille trouvèrent un peu de répit, entre 1943 et 1945. L’adolescente de 15 ans prenait des cours de piano chez Marcelle Bossan et se plaisait à pousser la chansonnette, le soir, au restaurant Savoyet Serve. Des années plus tard, en 1966, elle voulut revoir « la maison fleurie sous les roses », louée par ses parents à un cordonnier-chausseur, retrouva « le parfum lourd des sauges rouges » et « les noix fraîches de septembre ». Et elle en fit cette chanson belle et déchirante, Mon enfance. À la fin des années 1990, en hommage à l’artiste, la ville de Saint-Marcellin a donné son nom à l’un de ses squares et à un festival de chanson française.

Après avoir servi de havre aux enfants fragiles des villes en mal d’air pur, au début du XXe siècle, le plateau du Vercors vit également affluer les exilés polonais ou juifs durant ces années noires. Au pied de ses falaises, à 950 mètres d’altitude, le petit village de Prélenfrey est connu comme le « village des Justes », pour avoir caché dans son préventorium des Tilleuls 35 enfants en parfaite santé, parmi ses petits pensionnaires prétuberculeux. Le sang-froid de l’infirmière Anne Wahl (qui découragea la police allemande de fouiller les lieux en lui faisant craindre la contagion) comme le silence des villageois ont sauvé la vie à une bonne cinquantaine d’enfants et d’adultes.

Le père de Georges Perec étant mort sur le front, sa mère Cécile venait cette année-là d’expédier son jeune fils de 5 ans non loin de là, à Villard-de-Lans, une station climatique réputée. Déportée à Auschwitz trois ans plus tard, elle ne revint jamais le chercher… Dans son roman autobiographique, W ou le souvenir d’enfance, l’écrivain évoque la succession des saisons et des jours « sans commencement ni fin », où « l’on faisait du ski ou les foins ». L’auteur de Je me souviens se remémorera aussi la fierté éprouvée quand il comprit après coup qu’il avait ravitaillé les maquisards, sous prétexte d’une balade dans la forêt avec ses jeunes camarades. 

Après-guerre, ce sont des souvenirs bien plus joyeux que rapporteront les enfants des multiples colonies de vacances du Vercors ou de Chartreuse. Des générations d’écoliers découvrent alors les joies de la montagne et de la glisse en classe de neige, contribuant à la popularisation d’une pratique jusque-là réservée à une élite.

Le village de Prélenfrey, au pied du Vercors, est connu comme « le village des Justes ». © Frédérick Pattou

Une tradition d’ouverture au monde

À l’écart des flux du tourisme de masse, l’Isère, riche de ses grands espaces de nature préservée, a gardé en héritage cette culture de la convivialité et du partage propre à la vie en altitude, avec ses généreuses tablées et sa belle énergie collective. Celle-ci a d’ailleurs permis à de nombreux festivals internationaux – Détours de Babel, Jazz à Vienne, l’Arpenteur, dans le massif de Belledonne ; Mens alors, dans le Trièves ; ou Cultures du monde, à Voiron… – de s’y enraciner. Pour les bénévoles, ce sont autant d’occasions de brassage culturel et de rencontres inspirantes autour d’une passion commune. Idem pour les grands événements sportifs, tels l’UT4M (l’ultra-trail des quatre massifs autour de Grenoble), la Coupe Icare ou encore le Tour de France (qui repasse cet été pour quatre étapes iséroises entre les 22 et 25 juillet, de Voiron à l’Alpe-d’Huez, via Le Bourg-d’Oisans). Plus riches seront les liens créés, plus forte sera leur envie de revenir !

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La coupe Icare, parmi les nombreux festivals internationaux accueillis en Isère : ce sera la 53e édition en septembre 2026 (du 15 au 20 septembre). © Frédérick Pattou