Publié le 17 sept. 2026
De nos jours, rien de plus naturel que de prendre une douche ou boire au robinet de la cuisine. La nouvelle exposition des archives départementales de l’Isère nous rappelle que ce confort – inimaginable il y a deux générations – ne coule pas de source !
L’eau qui tombe gratuitement du ciel, coule au robinet et s’évapore dans les sous-sols après usage comme par magie… nos aïeux, obligés d’aller la tirer au puits ou à la fontaine publique et de vider les pots de chambre, ne l’auraient même pas imaginé en rêve ! “Les gens y étaient habitués, et les plus riches avaient des domestiques. Il a fallu attendre les années 1980 pour que la quasi-totalité de la population française ait l’eau courante. Et cela fait juste vingt ans que le raccordement au tout-à-l’égout est obligatoire”, rappelle Hélène Viallet, directrice des archives départementales de l’Isère et commissaire d’exposition.
L'eau au XIXᵉ siècle : entre lavoirs et eaux usées
Pas la peine de remonter au Moyen Âge : les cartes postales de la fin du XIXe siècle évoquent ce temps pas si lointain où les femmes portaient le linge au lavoir ou au bord de la rivière (l’usage des machines à laver modernes ne s’est démocratisé que dans les années 1960). Les pittoresques maisons suspendues de Pont-en-Royans, chères à Stendhal, disposaient de latrines en encorbellement pour évacuer les déjections dans les eaux de la Bourne. À Grenoble, le ruisseau qui a donné son nom au quartier des Eaux-Claires et le Verderet coulaient à ciel ouvert en transportant les déchets des tanneries, des teintureries et des abattoirs, nécessaires à l’industrie de la ganterie.
De l’eau potable au coin de la rue
En 1832, alors que sévit une épidémie de choléra en Europe, Louis Pasteur n’a pas encore découvert la microbiologie, qui établira le lien direct entre l’eau contaminée par des germes invisibles et certaines maladies infectieuses. “L’ambition d’assurer une alimentation d’eau saine aux habitants remonte à cette époque, explique Hélène Viallet. Des commissions d’hygiène publique et de salubrité sont créées ainsi que la réglementation des installations classées. Avec la révolution industrielle, la population se concentre autour des fabriques : il y a urgence à assainir les villes.”
Les progrès de l’hydraulique apportent de nouvelles perspectives. Au début des années 1900, la fonderie lyonnaise Bayard brevette les bornes-fontaines à volant qui vont se multiplier à Grenoble et à Vienne. L’entreprise lorraine Pont-à-Mousson (aujourd’hui propriété de Saint-Gobain) va de son côté se faire un nom avec les canalisations et les plaques d’égout en fonte, toujours visibles sur nos trottoirs.
Les petites communes peinent toutefois à financer les coûteux travaux d’adduction d’eau – et parfois, les habitants ne sont pas demandeurs ! À Annoisin-Chatelans, sur le plateau de Crémieu – qui compte alors 350 villageois et 700 têtes de vaches et de chevaux –, il faudra l’intervention du ministre Édouard Herriot en 1946 pour obtenir les subventions nécessaires à la reprise du projet adopté cinquante ans plus tôt en conseil municipal !
La salle de bains, un luxe
Un volet important de l’exposition est consacré à l’hygiène privée. À partir de 1882, avec la création de l’école primaire obligatoire, les instituteurs ont la charge d’inspecter les mains et les oreilles de leurs élèves et de populariser des règles de propreté, dont il faudra rappeler la nécessité lors de la Covid. En 1910, la salle de bain avec son « tub » comme les water-closets (venus d’Angleterre) restent un luxe. Le commun des mortels se contente d’une toilette de chat à l’eau froide et d’un bain hebdomadaire dans un grand baquet d’eau chaude. Très loin de la douche quotidienne !
En l’espace de deux générations, notre rapport à l’eau a changé du tout au tout. À travers cette exposition, nous avons voulu montrer tout ce parcours invisible qui permet d’acheminer le précieux liquide jusqu’à notre robinet pour ensuite s’écouler dans les égouts puis vers les stations d’épuration. Et nous interroger sur l’usage que nous faisons de cette ressource essentielle, dont on sait qu’elle va se raréfier.
directrice des archives départementales de l’Isère et commissaire d’exposition