À Saint-Pierre-d’Entremont, au bord du Guiers-Vif, une tournerie hydraulique centenaire continue de façonner le bois comme au XIXᵉ siècle. Un savoir-faire rare, transmis par les frères Chardon, aujourd’hui engagés dans un vaste projet de restauration.
Une tournerie hors du temps
“Ici, vous entrez dans le XIXᵉ siècle. Rien n’a changé”, prévient Laurent Chardon en poussant la porte de la tournerie. À l’intérieur, il active une turbine, les courroies se mettent en mouvement… et le bois tourne sur son axe. Au bord du Guiers-Vif, en Chartreuse, un pied en Isère, un autre en Savoie, l’activité familiale est née ici il y a plus d’un siècle.
Créée en 1905 par l’arrière-arrière-grand-père de Laurent, cette tournerie hydraulique est aujourd’hui l’une des dernières de France en activité, et la seule en Auvergne-Rhône-Alpes. Inscrite aux Monuments historiques, elle est l’unique témoignage de ce passé artisanal et industriel de la Chartreuse. Alimentée par la rivière, canalisée par un béal, elle fonctionne toujours à la force de l’eau. Jusqu’aux années 1950, on y fabriquait des flacons pour parfumeries et pharmacies, des gourdes en bois, des manches d’outils ou encore les célèbres étuis de l’élixir de la Grande-Chartreuse.
De la forêt au chantier
Depuis 1994, Laurent et Éric Chardon, frères jumeaux de 55 ans, ont repris le flambeau. Au fil des générations, la société a élargi ses activités : la charpenterie et la couverture constituent aujourd’hui le cœur de l’entreprise, suivies de la sylviculture et de l’exploitation forestière, et d’une scierie. La tournerie ne représente plus que 5 % de l’activité, mais reste son âme. Dans l’atelier, on façonne sur mesure des poinçons, poulies, balustres ou noyaux d’escalier… Autant de pièces uniques, utiles aux chantiers patrimoniaux menés par l’entreprise, pour des particuliers ou collectivités. Le palais royal de Rabat, le château de Vizille, la Buvette Cachat, à Évian, ou l’église de Noyarey portent la signature de la restauration Chardon.
Les frères travaillent en circuit court : leurs 195 hectares de forêts fournissent la matière première, en partie certifiées PEFC, gage d’une gestion durable. “On va de la forêt à la pièce finie”, résument-ils.
Sauver et transmettre
Vingt salariés composent l’entreprise, dont leurs quatre enfants. Deux ont déjà été sacrés Meilleurs apprentis de France. “On prépare la relève avec la sixième génération. On transmet les gestes, les outils, la matière”, insiste Laurent. Ici, le savoir-faire se vit et se partage.
La tournerie nécessite aujourd’hui une restauration d’ampleur : reprise du béal sur 140 mètres, charpente et couverture, turbine, électricité. Coût estimé : 376 000 euros. Le projet est lauréat de la Fondation du patrimoine et de la mission de Stéphane Bern. Il bénéficie de 190 000 euros du Loto du patrimoine 2025.
Les travaux devraient débuter dans l’année. Pour que l’eau continue de faire tourner le bois… et que l’histoire se transmette.
Une tournerie classée, un savoir-faire reconnu
Inscrite au titre des Monuments historiques industriels depuis 2015, la tournerie Chardon est protégée dans son intégralité : de la prise d’eau sur le Guiers-Vif jusqu’aux outils, en passant par le béal, la turbine et les mécanismes de transmission. Elle bénéficie également du label « Patrimoine en Isère » depuis 2013.
L’entreprise Chardon est par ailleurs labellisée « Entreprise du patrimoine vivant ». Elle a reçu de nombreuses récompenses liées à la restauration du bâti ancien, dont le Geste d’or. Chaque année, la tournerie ouvre ses portes au public lors des Journées européennes du patrimoine.